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Prudence de rigueur ! Circonspection sur le marché du travail des calorifugeurs

Quand il s’agit de juger des effets de la grave pénurie de main-d’oeuvre qu’a connue le secteur de l’isolation des systèmes mécaniques dans la presque totalité du Canada, les avis sont plutôt partagés. Pour certains experts, le boum de l’année dernière a provoqué un « état d’urgence » dans tous les corps de métier et des difficultés au niveau de la stabilisation de l’effectif des ouvriers spécialisés. Pour d’autres, la pénurie ne s’est pas fait sentir. Quoi qu’il en soit, l’économie nationale se trouve à un tournant éventuellement dangereux et les calorifugeurs doivent faire face à de nouveaux défis. Projets en veilleuse, soustraitance de la main-d’oeuvre et croissance de secteurs nouveaux inspirent à la fois circonspection et optimisme prudent. Par contre, tout le monde s’entend pour dire qu’on ne saurait tenir son emploi pour acquis.

Contrats de maintenance et d’entretien, croissance dans le secteur de l’énergie et annonces du gouvernement pour des investissements dans la construction et la réfection des infrastructures sont autant d’indicateurs que la maind’oeuvre continuera de connaître des périodes d’alternance de travail et de chômage, et que la plupart des entrepreneurs réussiront à rester occupés, du moins pour le moment. L’an prochain pourrait cependant être différent; en effet, le ralentissement de l’économie canadienne pourrait alors rattraper les calorifugeurs. On s’attend à un décalage entre les projets censés se terminer à la fin de 2009 et ceux qui étaient censés commencer l’an prochain, mais qui ont été mis en veilleuse.

C’est le secteur de l’énergie qui pourrait bien racheter l’Ontario, selon Jim Flower, président de Pro Insul, qui possède des bureaux en Ontario, en Alberta et dans les Maritimes. Selon lui, bien que l’activité dans cette province (surtout dans la construction automobile et l’acier) ait connu un léger recul, le marché s’est comporté « presque comme si de rien n’était » en raison de l’activité dans le secteur de la production d’énergie.

De nouvelles unités sont prévues à la centrale de Darlington, et des projets de réhabilitation sont aussi au programme à Darlington, à Pickering et à Tiverton (Ontario), d’après Joe de Witt, directeur des relations du travail pour Crossby Dewar. Sa compagnie n’a éprouvé aucune difficulté à s’approvisionner en main-d’oeuvre au cours de l’année écoulée, et n’en prévoit aucune pour l’avenir. Il fait remarquer, cependant, que certains des chantiers de plus grande envergure ne sont pas censés commencer ni cette année, ni même l’an prochain, ce qui suscite des préoccupations pour le court terme.

« On s’inquiète », signale M. de Witt. « Mais tant que le travail est là, et c’est le cas, ça devrait aller. » Il précise que les investissements dans les infrastructures devraient aussi avoir un effet bénéfique sur le secteur de l’isolation en Ontario avec la construction de nouveaux hôpitaux et la conversion d’anciens bâtiments.

Les entrepreneurs de Colombie-Britannique comme Ron Russell, propriétaire de New Central Mechanical à Vancouver, semblent demeurer dans la « bulle » économique qui a fait la réputation de la province. Malgré l’annulation ou le report de certains projets, l’équipe de M. Russell est intacte et ses employés ne devraient pas s’inquiéter de futures mises à pied, indique-t-il.

« Nous n’avons pas ralenti du tout. Nous avons la même équipe depuis cinq ans et nous avons un carnet de commandes suffisamment bien garni pour ne pas avoir à faire de changement », dit-il.

Avec la conclusion de six à dix contrats par jour, M. Russell ne prévoit pas de pénurie ni de surplus de main-d’oeuvre au moins jusqu’à la fin de l’année et la compagnie n’a pas modifié ses pratiques en matière de soumission pour rester concurrentielle. « Les projets qui nous intéressent sont de moyenne envergure, signale M. Russell, mais les choses vont toujours bien. C’est beaucoup plus facile pour nous, car nos frais généraux sont peu élevés ».

Avec l’annonce du gouvernement de Colombie-Britannique concernant les infrastructures et les appels d’offre qui se terminent bientôt pour deux grands chantiers qui seront lancés en 2010 seulement, M. Russell croit que Central Mechanical « traversera haut la main la période de ralentissement économique magnifié par les médias ».

Comme M. Russell, Brad Haysom, propriétaire de Tight 5 Contracting à Burnaby, en Colombie-Britannique, a suffisamment de travail pour que son équipe reste occupée pendant au moins deux ans. Bien que deux projets de grande envergure et un de moyenne envergure intéressant sa compagnie aient été mis en veilleuse, M. Haysom affirme que l’avenir est quand même prometteur car le carnet de commandes de Tight 5 est complet pour le reste de l’année 2009. Mais la bulle pourrait bien éclater à l’aube de 2011, ajoute-t-il, quand les effets du repli économique auront atteint le secteur. « Il sera difficile à ce momentlà d’occuper nos employés. Mais nous avons traversé la période du milieu des années 1990 et la compagnie représentait la moitié de ce qu’elle est aujourd’hui. »

En fait, le fléchissement perpétue en quelque sorte la pénurie de main-d’oeuvre spécialisée de l’année dernière car les employés mis à pied lancent leur propre entreprise et soumissionnent pour les mêmes projets. « Malheureusement, certaines de ces nouvelles compagnies sont un peu moins compétentes que les compagnies établies et font baisser la valeur des projets sur le marché » précise M. Haysom.

Voilà un an, l’Ouest du Canada se trouvait justement dans la situation que Tony Ceraldi, vice-président international de l’Association internationale des poseurs d’isolant et des travailleurs de l’amiante, qualifie de « situation d’urgence » quand il parle du vivier de travailleurs dans la région. Des travailleurs ont été invités à travailler en Alberta, à Fort McMurray, notamment, surtout des Philippines, de la Corée et des États-Unis. Au fur et à mesure que les travaux se terminaient, on renvoyait les ouvriers chez eux, mais quand le secteur pétrolier a commencé à ralentir vers la fin de l’année, le chômage est apparu.

M. Ceraldi compare cette période d’après le boum à une grosse montagne qu’on se voit forcé de dévaler soudainement : « À peine arrivé au sommet, c’est la glissade vers le bas, rapide, longue, dans la confusion et le désordre le plus complets. »

D’aucuns affirment que l’économie de la Colombie- Britannique est en surchauffe depuis dix-huit mois au point que le ralentissement récent ne fait que la ramener aux niveaux « normaux » d’avant le boum. C’est probablement là où nous en resterons pour le reste de 2009 et une partie de 2010, selon M. Ceraldi, qui fait remarquer que dans la mesure où des projets industriels sont inscrits à leurs carnets de commandes, les entrepreneurs en isolation devraient pouvoir tirer leur épingle du jeu. Pour l’instant, des projets comme celui de la modernisation de l’usine d’aluminium à Kitimat tournent au ralenti, mais fonctionnent toujours. « En autant que des projets comme celui-ci restent actifs, les ouvriers seront occupés », d’après M. Ceraldi.

Dans le secteur commercial, c’est une autre paire de manches. Pour M. Ceraldi, ce marché a été « ravagé » à la grandeur du pays par des annulations, dont beaucoup ont touché la Colombie-Britannique. « Ce n’est pas seulement que ces projets ont été abandonnés purement et simplement; des chantiers ont été fermés par manque de financement. [Ce secteur] ne sera pas aussi important pour nous en 2009. »

Le secteur de l’habitation à logements en copropriété en Colombie-Britannique ne devrait pas s’améliorer avant 2010 ou même plus tard, indique-t-il, en soulignant que la situation est similaire à Edmonton et à Calgary. Saskatoon et certaines régions des Maritimes affichent par contre une hausse dans le marché de la construction domiciliaire, surtout en raison de la croissance de leur secteur industriel respectif, notamment avec le marché de la potasse en expansion rapide et la nouvelle Co-op Refinery de Saskatoon, la fonderie de nickel de Voisey’s Bay à Terre- Neuve, et divers projets au Nouveau-Brunswick. « C’est en 2010 qu’on verra vraisemblablement un mieux pour tous les corps de métier », précise M. Ceraldi.

Dans certains secteurs, on profite du ralentissement économique comme d’un repos. Les raffineries de l’Alberta tirent partie de la disponibilité de la main-d’oeuvre spécialisée et du faible prix du pétrole pour effectuer des remises à niveau et renouveler l’équipement cette année et l’an prochain. « Cela représente beaucoup d’ouvrage pour tous les corps de métier », affirme M. Ceraldi. « Mais des arrêts sont déjà prévus pour 2009. »

Tout ceci s’inscrit dans une tendance générale qui se reflète dans les créneaux d’emploi stable au pays et qui concerne les grands projets industriels qui ne s’achèveront qu’à la fin de 2009 ou ultérieurement. La raffinerie Irving au Nouveau-Brunswick et le nouvel agrandissement de la raffinerie Shell de Scotford en périphérie d’Edmonton en sont des exemples. Mais il reste à voir si autant de personnes que par le passé accepteront de déménager pour des postes ponctuels.

Les subventions fédérales des années 90 pour la mobilité de la main-d’oeuvre sont depuis longtemps chose du passé, et même si, l’an dernier, dans certains secteurs, le coût des déménagements était inclus dans l’offre d’emploi, il est difficile de dire si ce sera le cas au cours des mois à venir. Certains syndicats offrent une aide au déménagement, mais ceci pourrait ne pas intéresser les travailleurs qui ont quitté leur province d’origine voilà assez longtemps pour faire leurs racines dans la province d’accueil.

Citons ici le cas du Manitoba, qui vit toujours une pénurie de main-d’oeuvre dans un marché commercial subventionné principalement par le gouvernement. « Nous avons beaucoup de travail par ici; les carnets de commandes fluctent un peu, tantôt à la hausse, tantôt à la baisse, mais se maintiennent avec quelques hausses ces dernières années », indique Robert Gray, propriétaire de Thermo Applicators de Winnipeg et président de la Manitoba Insulation Association. La province fait construire deux nouveaux pénitenciers et apporte des améliorations à l’aéroport ; et le Musée des droits de la personne est en construction. Le problème, selon M. Gray, c’est que beaucoup d’ouvriers spécialisés ont quitté leur patelin pour l’Alberta, où ils ont acheté des maisons et pris d’autres engagements; ils préfèrent donc rester et attendre la reprise économique. M. Gray espère que la pénurie va s’estomper avec le nouveau programme d’apprentissage du Manitoba.

Les Maritimes vivent un problème inverse. Au Nouveau- Brunswick, par exemple, 95 pour cent du travail concerne le secteur industriel; on y retrouve la plus grande raffinerie du pays, le gros de l’activité papetière et un secteur de l’énergie en plein essor, qui représentent des potentialités viables. Cependant, c’est dans les Maritimes que la ponction des travailleurs a été la plus importante au profit de l’Alberta pendant la ruée pétrolière, précise M. Flower. Quand l’activité a commencé à fléchir, les gens des Maritimes sont rentrés chez eux peu à peu, mais la plupart des postes avaient déjà été comblés dans les plus grands chantiers.

« Tous les calorifugeurs étaient partis quand nous en avions besoin », de dire M. Flower. « On a alors fait venir des travailleurs d’Europe. Maintenant, même si des travailleurs rentrent chez eux [de l’Alberta], ils se retrouvent en chômage à cause des travailleurs étrangers qui occupent les emplois ici. »

Il y a pourtant un aspect positif à ce ralentissement, surtout en Colombie-Britainnique et en Alberta, où l’économie est en surchauffe depuis deux ans. « Pour le propriétaire, c’est bien, » affirme M. Flower. « Les coûts étaient exorbitants, et avec l’avance prise partout, les pénuries de main-d’oeuvre et la pression d’exécuter des projets avant que les travaux de conception et d’ingénierie ne soient terminés, ces coûts excédaient systématiquement les prévisions budgétaires des propriétaires. »

« Maintenant, ils ont le temps de reprendre leur souffle. Les ingénieurs peuvent rattraper leur retard, l’environnement est un peu plus concurrentiel, et même s’il y a accalmie, ils réussissent à faire ce qu’ils avaient commencé avec leurs bons ouvriers, surtout des Albertains d’origine, plutôt qu’avec des ouvriers originaires d’un peu partout ailleurs au pays. »

M. Gray fait aussi remarquer que le fléchissement de l’économie peut renforcer le secteur; en effet, il est encore plus important, en pareille conjoncture, d’obtenir de meilleurs rendements énergétiques; il suffit de citer le cas des propriétaires de bâtiments commerciaux qui sont davantage susceptibles de lésiner sur l’isolation pour réduire les coûts quand l’argent coule à flots.

D’après M. Ceraldi, le domaine où il y a croissance de l’emploi pour les calorifugeurs et tous les autres corps de métier, c’est celui de la maintenance et de l’entretien, qui intéresse au premier chef l’Ontario, la Saskatchewan pour la potasse et l’Alberta pour le secteur gazier et pétrolier. M. Flower ajoute que le Manitoba et la Saskatchewan sont en train de devenir des marchés du travail plus avantageux parce que ces deux provinces ne connaissent pas les « folles fluctuations » des marchés situés plus à l’Ouest. Pour lui, la situation est seulement en train de revenir à la normale, et les dix-huit prochains mois marquent simplement une pause avant une nouvelle reprise.

« C’est le moment où jamais de se rattraper et de faire les choses qu’on n’avait pas eu le temps de faire parce que nous étions trop occupés », dit-il. « Les chantiers en cours, en Alberta plus particulièrement, sont tous d’assez longue durée, et ceux qui ont été reportés au cours des six derniers mois pourraient ne pas reprendre avant encore six mois ou un an, mais ils reprendront éventuellement. »

Ce ne sera pas le plein emploi, mais on se rapproche des niveaux normaux, d’après lui. « L’impact sur nous, entrepreneurs en isolation, ne se fera pas sentir immédiatement après la reprise, mais, en bout de ligne, oui... La situation demeurera la même pendant un an, dixhuit mois, mais à la fin de 2010, début de 2011, les choses devraient revenir à la normale. »

Entre-temps, M. Gray conseille aux entrepreneurs de continuer à bien traiter leurs employés dans l’espoir qu’ils resteront sur place même si l’économie tourne au ralenti. M. Ceraldi indique aussi qu’il revient aux employés de ne pas tenir leur emploi pour acquis.

« L’année dernière, les [calorifugeurs] n’avaient que l’embarras du choix, affirme-t-il, mais cette année, les emplois qu’ils obtiennent, ils vont s’y accrocher. En 2009, les entrepreneurs devraient au moins pouvoir assurer l’alternance aux employés, mais il se peut bien qu’ils soient en chômage pendant un bout de temps [en 2009]. » 